Cette biographie de René Josué Valin n'est pas de FDM. Elle est tirée des acte du Colloque organisé par la Fédération des Sociétés Savantess de la Charente Maritime en 2001 et consacré à cet auteur du XVIIIième siècle.
Publiée dans la Revue de la Saintonge et de l'Aunis en 2002, nous reproduisons ci-après l'article (sans les notes de bas de page de l'auteur, Mr Flouret) consacré à la vie de Valin.
Les actes du colloque peuvent être retrouvés dans le volume XXVII de la revue précitée que FDM tient à votre disposition (via son offre de services).

René-Josué Valin (1695-1765), l'homme et l'académicien Dans ce « portrait de Valin », il n'est pas question de faire une biographie « totale», pour employer un adjectif à la mode, mais, en réunissant le plus grand nombre de faits et de témoignages, de situer Valin dans sa vie quotidienne, son milieu familial, amical et professionnel. Une telle approche de l'homme permettra peut-être mieux - c'est du moins mon souhait - de comprendre le juriste. Après avoir hésité, je suivrai l'ordre chronologique, opérant les digressions nécessaires à propos de chaque étape de la vie de Valin. René-Josué Valin, fils de Josué et de Geneviève Ligonnière, né le 10 juin 1695, est baptisé le 14 en l'église Saint-Barthëlemy de la Rochelle. Il voit le jour à l'ombre du clocher de l'ancienne église détruite par les huguenots, dans un quartier qu'il ne quittera plus à partir de 1721. Son parrain est Girard Croon, marchand flamand, ancien associé de son grand-père; sa marraine est Julienne Macé-Dumas, sa grand-mère paternelle, fille d'un ancien gouverneur de l'île de Ré. La maison natale n’existe plus ; il s'agissait sans doute d'une maison affermée à Josué Valin pour trois ans, à dater de mars 1694, avec interdiction de sous-louer , par le P. Ferréol Mayet, «procureur du couvent de l'hôpital Saint-Barthélemy », moyennant 60 lt par an. Modeste, la maison ne comportait qu'une « chambre haute, une chambre basse, cave et grenier »; elle était située « au-devant » de l'hôpital, c'est-à-dire sur le terrain de l'hôpital, le long de la rue Pernelle actuelle. Au siècle dernier, des bâtiments dépendant de l'ancien hôpital Aufrédy ont été construits à cet endroit et sont toujours debout. René-Josué est le premier enfant de Josué Valin qui débute alors comme avocat à la Rochelle, après avoir fait des études de droit à Poitiers et obtenu sa licence le 74 mars 1693. Quelques semaines auparavant, le 3 février, il s'était marié à Notre-Dame-la-Petite de Poitiers, avec Geneviève Ligonnière, née en 1673, fille de René Ligonnière, Sr du Brisay et de la Charletterie, «professeur de lettres humaines », et d'Anne Petit, qui eurent quinze enfants, dont François, né en 1667, qui sera notaire à Poitiers de 1700 à 1734. Josué débute modestement et pourtant, son père, décédé avant 1678, laisse dans l'île de Ré des biens immobiliers assez importants qui ne seront partagés, en 1691-1693, qu'avec une soeur, Ceneviève. On ne sait si Josué reste dans la maison de la rue Pernelle au delà de 1697; en tout cas, il achète cette même année la propriété du Fief-Rétail à la Jarrie, payée, il est vrai, seulement 200 lt comptant, 1200 lt en 1698 et 100 lt de rente, plus un tonneau de vin blanc chaque année. C'est vers cette époque qu'il fait enregistrer, pour la modique somme de 201t, des armoiries: « De sable à un sautoir d'or » La famille Valin, d'origine flamande, s'était installée tôt à Saint-Martin-de-Ré: dès 1642, un Josué Van Lent, marchand, appelé Vallant par le notaire, y est bien implanté. En 1667, Josué Van Lendt (son fils?), marchand et « officier en la marine», appelé par les notaires Girard-Josué Vallant ou Vaslan, signe plusieurs actes et en 1671 adopte la graphie «Josué Valein»: c'est le grand-père de René Josué. Comment René-Josuë vécut-il ses premières années? Certainement en nourrice dans un village des environs de la Rochelle, puis dans une maison fort exiguë, auprès d'une mère continuellement enceinte L'apprentissage de la lecture s'est-il fait à la maisont4, dans une des nom¬reuses petites écoles paroissiales 15 ou auprès d'un prêtre ami? On ne peut le dire. En 1703, grand changement: 1a famille part pour Rochefort. L'édit de juillet 1702 y a fondé un siège royal et Josué est nommé avocat du Roi. Sa situation matérielle s améliore: il acquiert, rue Saint-Louis (actuelle rue Grimaux), une grande maison avec deux salles et cuisine en rez-de-chaussée, deux chambres et deux cabinets à l'étage. Les meubles, nombreux, seront évalués 1 530 lt. en 1706 et la bibliothèque comprend plus de 350 volumes reliés. On vit plus large, même si la grand-mère, julienne Macé-Dumas, vient s'installer, et si la mère attend son huitième enfant. En 1706, Geneviève Lionnière meurt; elle laisse sept orphelins et, dès le 23 novembre 1706, Josué Valin se remarie-avec Marie Bion, veuve de François-Venant Pichard, juge royal de Rochefort, qui était mort le 13 mai 1700. Déjà intime de la famille, Marie Bion avait été, en 1704, marraine de Marie-Geneviève Valin, premier enfant né à RochePort. De son premier mariage, elle avait eu au moins neuf enfants, dont au moins trois viennent se joindre aux enfants Valin : l'aînée des filles, Marie-Françoise, née en 1693, après avoir été une grande soeur, deviendra l'épouse de René-Josué. Trois enfants naîtront du mariage de Marie Bien avec Josué Valin, mais aucun ne survivra. Dès ce moment-là, René-Josué a dû quitter sa nombreuse famille pour faire des études, probablement chez les jésuites, à Poitiers, où sa proche famille pouvait l'accueillir. Quelques années plus tard, ce sont les études de droit, orientation normale si l'on constate, ne serait-ce que par le choix des parrains et marraines des enfants, que la famille ne fréquente guère que des juristes. René-Josué prend douze inscriptions, de 1711 à 1714; ses maîtres sont André Mauduit et le doyen Charles Chaubier. Il est reçu bachelier le 13 mars 1714 après un exposé en droit canon: De rerum perrnutatione et en droit civil: De testatnentaria tutela. Ses études sont couronnées par là licence passée le 10 décembre 1714 sur les sujets: De immunitate ecclesiarum et De furtis. Il a 19 ans et demi; l'âge le plus bas pour un licencié, à Poitiers, était alors de 18-19 ans, l’âge moyen autour de 23-24 ans. Lorsqu'il prend sa première inscription, 46 étudiants -s'inscrivent en première année sur un total de 123 pour l'ensemble de la faculté. La majorité, 18, vient du diocèse, dont 8 de la ville de Poitiers; 8 sont ordinaires du diocèse de la Rochelle qui ,s'étend alors jusqu'aux confins du diocèse d'Angers, mais Valin est le seul Rochelais de toute la faculté. En première année, quelques étudiants sont originaires des diocèses de Limoges, Luçon, Tours, Bourges, Angoulême, un de Quimper. Contrairement à ce qui se passait aux siècles précédents, Poitiers ne rayonne plus beaucoup hors de la région. L'année suivante, sur les 46 étudiants, 19 semblent avoir abandonné, 19 prennent une cinquième inscription, 6 - dont Valin - n'en sont qu'à leur quatrième inscription trimestrielle (pourquoi?), un à sa troisième et un a sa deuxième. Un nouveau venu, originaire de Cadillac, met un peu de sang neuf dans le groupe. Mais il faut surtout noter que cette année-là quatre Rochelais prennent une première inscription: jean¬Désiré Poirel, jean Griffon, jean Boutiron et Jean Mesteier. En novembre 1713, 15 sur les 19 prennent une neuvième inscription, trois - dont Valin - une huitième inscription. Un nouveau Rochelais apparaît: Louis-François Dutemps. Enfin, en 1714, du groupe initial, seuls quatre étudiants prennent encore une inscription et on voit arriver trois Rochelais, dont Samuel-René Bernon et Louis Richard des Herbiers. Ses études solides, mais traditionnelles, dans une faculté qui refuse d'enseigner le droit coutumier, donnent une bonne formation à Valin. En revanche, il ne fréquente à Poitiers que peu de gens extérieurs à la région et, apparemment, il ne peut que s'ancrer dans le seul milieu juridique où se déroulera toute sa carrière. Rentré dans son Aunis natale, le jeune licencié retrouve son père juge et bailli de la principauté de Soubise et la famille réside toujours à Rochefort. Un frère, Louis, est décédé et une vocation religieuse se dessine chez d'autres frères et soeurs: le demi-frère, François-Venant Pichard, déjà clerc en 1710 sera Capucin, comme André en 1718; Pierre entrera au noviciat des Jésuites de Bordeaux en 1719; Gabrielle-Geneviève sera Ursuline à Luçon en 1721; Thérèse est novice à la Providence de la Rochelle en 1729 et enfin Marie-Anne fera profession chez les Clarisses de la Rochelle en 1740. En mai 1715 René-Josué se marie donc (où?) avec Marie-Françoise Pichard. Les parents donnent à titre de dot «mil livres en argent 36 », plus 140 Il de rentes. Le jeudi 11 juillet 1715, le jeune licencie est installé avocat au Présidial; il ne plaidera pas, mais, homme de cabinet, donnera des consultations écrites, ayant toujours comme base « la loi et la vérité ». A partir de 1720, il est la cheville ouvrière - peut-être le fondateur? - des conférences qui se tiennent alternativement chez les avocats et où « chacun devait faire à son tour l'exposition et la discussion des questions ». Parallèlement la vie familiale suit son cours. Marie-Jeanne Pichard, la soeur cadette de Marie-Françoise, épouse, en 1717, l'avocat François Boutiron, tissant ainsi des liens encore plus étroits entre les deux familles de robins. En 1721, le jeune avocat achète une maison située à l'angle nord-ouest des actuelles rues Pernelle et Eugène-Fromentin, mitoyenne de la maison des héritiers Boutiron. Elle est décrite, dans un acte de 1794, comme «composée d'un salon, cuisine, cave, pompe, privé, deux chambres à feu au premier, deux idem au second, dont une à feu et l'autre avec son cabinet, deux grands galetas». Elle était vendue par les héritiers d'Albert Hervé, président du siège royal de Rochefort, sans apport d'argent comptant, moyennant une rente annuelle de 200 Il, qui sera amortie en 1732 par versement d'un capital de 4 000 1t. C'est là que Valin passera sa vie et la légende veut que son cabinet de travail ait été installé dans la petite salle de bains actuelle. En 1853, des Rochelais prétendaient que «tout récemment encore des boiseries et le plafond étaient peints et représentaient des paysages animés par des oiseaux et qu'il y avait tout lieu de penser que ces ornements dataient du temps de Valin»; l'absence d'inventaire ne permet pas d'avoir des détails sur l'intérieur et la bibliothèque au temps du jurisconsulte. En 1730 naît le dernier enfant de Valin: sur 11 enfants, deux seulement auront une postérité. Les parrains et marraines, dont 21 sont identifiables, montrent quels sont les intimes. La proche famille (grands-parents, oncles, tantes, soeurs) est représentée 12 fois. On trouve une seule femme de marchand, tous les autres - des parrains - sont avocats, procureurs, juges, sauf Jean-Baptiste Gastumeau, négociant, mais futur procureur du Roi aux Traites, ami fidèle que Valin retrouvera à l'Académie et au Corps de ville pendant plus de trente ans, et qui sera le beau-père de son fils. La fondation de l'Académie royale des Belles-Lettres montre Valin sous un jour différent. Une Société du commerce littéraire, qui rassemblait une douzaine de juristes et de prêtres décide, en 1730, de se constituer en Académie pour « s'attacher a l'étude des belles-lettres et à toutes les connoissances qui peuvent servir à polir l'esprit et à former le goût [..,], sans vouloir entrer dans les sciences sèches et abstraites ». Des lettres patentes sont accordées par le Roi le 9 juillet 1732 et l'ouverture solennelle a lieu le 22 juin 1735 dans l'église des jésuites, actuelle chapelle Fromentin. Cette Académie, la treizième de France (il y en aura 36 à la veille de la Révolution), est organisée sensiblement comme ses consoeurs. Elle compte 30 titulaires résidants, des honoraires et des associés non résidants. Des séances hebdomadaires réunissent les titulaires, qui y lisent discours, dissertations, poèmes, dont ils sont ou non les auteurs. Chaque année, une « séance publique » permet aux académiciens de s'exprimer devant toutes les autorités et les habitants de la ville. Un directeur et un chancelier sont tirés au sort tous les ans; un secrétaire perpétuel et un secrétaire-trésorier sont élus à vie. Valin devient vite un des membres les plus actifs: il tient très souvent le registre des délibérations dès 1731; remplace le secrétaire perpétuel, Gastumeau, lorsque ce dernier s'absente; est nommé officiellement trésorier et second secrétaire en 1745. Le sort le désignera comme chancelier cinq fois, mais comme directeur une seule fois. Ses communications sont nombreuses: 12 sur 41 prononcées par l'ensemble des membres de 1733 à 1736; 21 sur 209 en 35 ans. Il s'agit surtout de dissertations morales: Discours sur l'erreur, Discours pour montrer qu'il est moins d'ingrats que de faux bienfaiteurs, Discours sur la critique, Pourquoi la satire plaît plus que l'éloge ?, Discours sur l'esprit de raillerie..., mais aussi d'œuvres littéraires: Critique en vers du Temple du Goût, Dissertation sur l'Iliade d'Homère, Quelques réflexions sur la comédie de Nanine, Dialogue en vers entre Apollon et Plutus... L'Académie a aussi la primeur de la préface du Commentaire sur l'Ordonnance de la Marine. Mais, travailleur obstiné, Valin ne cherche pas à se faire valoir, comme en témoigne Chassiron: «M. Valin, second secrétaire, lut ensuite une Ode de sa composition sur la naissance de Monseigneur le Comte de la Marche; vous connoissez trop bien la timide modestie de l'Auteur, pour penser qu'il ait dépendu de moi de vous envoyer cette pièce » Seul le Discours dans lequel on examine si la perfection telle qu'on l'exige aujourd'hui, n'est point aussi nuisible qu'utile au progrès des Lettres a été imprimé intégralement. A côté d'évidences, l'auteur y développe quelques paradoxes: «Trop de travail dans une production, quelle qu'elle soit, l'altère et lui ôte sa force », mais, tolérant, il ajoute: « Est-il juste de ne rien passer aux modernes et d'adorer les anciens sans restriction4s? » Valin est attaché à l'Académie comme à sa famille. Cependant, en raison de son âge et de ses infirmités, il offre en 1763 une démission qui est refusée, mais le 4 juillet 1674, il expose qu'il ne peut plus assumer ses fonctions et ajoute que «ce qui lui fera le plus de peine [...], ce sera la privation du plaisir et de l'avantage d'assister à ses assemblées », et il assure l'Académie «de la pureté de ses sentiments pour elle et de l'attachement inviolable qu'il lui a voué jusqu'au dernier soupir ». A la séance suivante, «on a donné des éloges bien mérités a son assiduité constante, à cet amour du travail qui lui a fait remplir sa tâche avec honneur dans les assemblées publiques, à ce caractère de bonté et de douceur qui fait le bien et l'agrément des sociétés, et surtout à ces productions savantes qui vivront après lui 5û». Le 25 juillet, il présente à l'Académie ses trois ouvrages et, pour la dernière fois, signe en tremblant le registre qu'il a si souvent tenu. Qui rencontrait-il dans cette compagnie? La liste des premiers titulaires nommés par le Roi comprend neuf juristes, un administrateur et six prêtres. Sur les 48 titulaires nommés, puis élus, entre 1732 et 1765, on trouve 31 juristes et administrateurs, 15 prêtres et deux médecins. L'avocat fréquente donc d'autres juristes; le marguillier de la paroisse Saint- Barthélemy, des prêtres; la franc-maçonnerie n'entrera à l'Académie qu’en 1778 avec l'avocat La Villemarais. En 1765, des fondateurs, seul Chassiron, trésorier de France, est encore en vie, mais Gastumeau et l'avocat jean Boutiron ri ont disparu que depuis peu. Parmi les académiciens élus plus récemment, Valin a encore pu apprécier pendant une vingtaine d'années le médecin Girard de Villars, Richard des Herbiers et le jésuite Yves Valois ; pendant une quinzaine d'années, les savants Oratoriens Jaillot et Arcère, ainsi que le naturaliste La£aille. Comme juriste, Valin est aussi amené à participer à la vie de la cité. Ainsi, il sera un temps membre du Conseil de l'aumône qui gère l'Hôpital général, et recevra en 1742 procuration pour gérer et administrer les biens de la commanderie magistrale du Temple de la Rochelle . Mais surtout, en 1718, un édit rétablit la mairie élective, avec un Corps de ville composé d'un maire, quatre échevins, dix conseillers et un procureur-syndic. Les conseillers, « dont deux seront du Corps du Présidial ou du Bureau des Finances, deux des autres Jurisdictions, deux des Bourgeois sans Profession, des Avocats ou Médecins, deux des Commerçants en gros et deux des Marchands détailleurs ou notables Artisans», sont nommés à vie; ils proposent « au Gouverneur de notre Province d'Aunis » trois « sujets» pour les nominations du maire et de chaque échevin, « tirés, l'un du Corps du Présidial ou du Bureau des Finances, et les trois autres, aussi bien que. le Procureur-Syndic, de l'Election, de l'Amirauté, de la Monnoie, des Bourgeois sans Profession, des Avocats ou Médecins, et des Commerçans en gros»; sur rapport du gouverneur, le Roi prononce des nominations pour deux ans. Dans les conditions de cet édit, Valin est nommé procureur-syndic le 6 janvier 1733, « au lieu du Sieur de La liruère, décédé depuis peu». Trois noms étaient alors présentés, mais le mode de nomination étant moins clair que pour les maire et échevins, Valin est, par la suite, reconduit dans ses fonctions en 1735, 1736, 1738 et 1740. Lors du renouvellement pour 1742, le maire « supplie Sa Majesté de nommer un procureur-sindic a vie […], de continuer dans cette charge M. Vaslin [...] qu'il est important de conservez dans cette fonction par l'attention particulière qu il s'est donnée à suivre régulièrement toutes les affaires de la ville». Le Roi se contente de prorogez la nomination « jusqu'à nouvel ordre » et le gouverneur, Matignon, envoie de Paris une lettre flatteuse, mais un peu gênée, où il tente une justification; « Cela fera le même effet pour lui parce qu'il ne sera plus nécessaire de le proposer dans la suite. L'utilité dont il est au Corps de ville et sa probité m'ont engagé à lui donner cette marque de distinction qu'il a bien méritée après huit ans de travail, et je crois qu'il en doit être content » Le travail était astreignant: le procureur-syndic assistait à toutes les séances, administrait les affaires de la ville, et le tout bénévolement, alors que la plupart des officiers du Présidial émargeaient au budget de la cité! Une seule fois, en 1740, on propose le « paiement de la somme de mille livres à M. Valin pour ses honoraires l'assemblée ayant pris connoissance du travail considérable [...] dans les différentes affaires du Corps de ville, et particulièrement dans celles de la suppression des offices de Priseurs-vendeurs de meubles et de commissres (sic) aux prisées, de la réunion des offices de receveurs et controlleurs des octrois, dans le procès poursuivy au Parlement contre la Vve Emériaud, et autres affaires, dans lesquelles il a travaillé avec beaucoup d'assiduité depuis sept ans ». Au Corps de ville, Valin retrouve beaucoup de juristes qu'il côtoie déjà au Présidial et à l'Académie, comme Cadoret de Beaupréau, Beaurepaire, Gastumeau... II sera lui-même proposé comme maire en 1744, avec Béraudin et Robert de Beaurepaire, mais le Roi nommera ce dernier, En 1732, le maire est Adrien Nectoux, procureur du Roi à l'Amirauté et, dès 1736, Valin entre à l'Amirauté et supplée Nectoux; cela l'amène à étudier le droit maritime, le procureur du Roi représentant l'Etat, lorsqu'il s'agit de naufrages, prises, échouements et toutes affaires concernant la mer. Lorsque Nectoux se retire, en 1745, Valin lui achète sa double charge d'avocat du Roi et de procureur du Roi à l'Amirauté - 20 540 lt « en espèces d'or et d'argent 62 », plus 573 lt de rentes annuelles - et il lui faut emprunter 12 000 Il à Regnaud, d'où encore 600 lt à payer jusqu’à l'amortissement, dont on ne sait quand il a pu se faire. La somme est élevée, si l'on compare avec les prix de négociation de charges semblables dans le reste de la France. Les gages annuels sont faibles: 24 lt comme procureur et 60 comme avocat , avec en plus les vacations d'environ 8 It par jour pour chaque intervention, mais Valin ne semble jamais se déplacer : le greffier le remplace. Les revenus ne doivent pas dépasser 10 OOO lt par an et un rapport plus tardif, concernant le fils de Valin, fait état, en 1779, de 3 000 lt de revenus et ajoute: « A peine peut-il subsister » Valin a pourtant de grosses charges avec ses enfants: en 1736, dot de 145 lt de rente à Marie-Josuë, entrée chez les Hospitalières 66, puis, en 1743, 100 lt à Suzanne-Françoise, devenue Clarisse. Jean-Baptiste-Auguste entre en 1746 au noviciat des Jésuites de Bordeaux 68 et Pierre-Josué-Barthélemy achève en 1745 sa licence de droit à Poitiers , puis épouse, le 18 septembre 1747, Marie-Henriette Gastumeau. Chacun des deux époux reçoit une dot de 6 000 lt, mais « dont on nous a promis de nous payer l'intérêt jusqu'à ce que nous fussions remplis de ladite somme ». En fait, Valin remplace cet intérêt par un don avec usufruit de sa borderie de Lauzières, tandis que Gastumeau cessera vite de payer et, plus tard, sa fille renoncera même à la succession, tant elle était obérée. Valin avait de même renoncé à la succession de son père en 1731 et fut toujours désintéressé, comme le montre l'anecdote rapportée par son panégyriste: « Lorsque ses talens formés par de longs travaux devinrent inappréciables, il ne les mit point à plus haut prix; il eut même l'avantage de vaincre en générosité le plus riche particulier du Royaume: car il étoit plus facile au Banquier de la Cour d'offrir une somme considérable pour de légers services, qu'il n'étoit aisé à un père de famille dont la fortune étoit bornée, de se restraindre modestement à la dixième partie de ce qui lui étoit offert » L'argent préoccupe si peu la famille Valin que la succession ne sera réglée qu'au décès de la veuve en 1777 et devait se monter, d'après une note du gendre Viette de La Rivagerie, à environ 64 000 lt, y compris les charges de l'Amirauté, niais la livre avait alors perdu beaucoup de valeur. Ce n'est pas non plus pour gagner de l'argent - les écrits, à l'époque, rapportent rarement -, mais pour faire bénéficier ses confrères de son expérience, que Valin publie ses travaux. D'abord un Nouveau commentaire sur la coutume de la Rochelle, imprimé à la Rochelle chez Desbordes et vendu à Paris chez Durand et Saugrain fils. Le P. Arcère en annonce la parution en termes élogieux, parlant d'un commentaire « dans lequel on trouve tout à la fois l'ordre qui arrange les matières, la précision qui démêle les cas particuliers et les fixe, l’intelligence qui développe les loix, et les applique [...] nous le devrons au travail du jurisconsulte qui m'a fourni l'extrait de la Coutume, et qui sçait alliez au mérite de l’érudition, un genre de mérite qui n'accompagne pas toujours les talens, je veux dire la sagesse et la modestie ». Le travail est énorme: trois gros volumes remplis de références, mais l'auteur en reporte le mérite sur les «anciens qui ont présidé à ses premières études » et « ceux qui font aujourd'hui l'ornement du Barreau de cette province» et qui ont participé aux conférences des avocats. Cette modestie ne l'empêche pas de stigmatiser « l'abondance stérile» de Huet et «le laconisme peu secourable de Vigier », les deux précédents commentateurs. Laissant à des spécialistes le soin d'analyser J'ouvrage, notons seulement que l'autorité du Roi, «Image de Dieu sur la terre», n'est jamais mise en cause, pas plus que l'intérêt de l'Etat. Se basant sur la raison et la justice, Valin expose sa méthode: « Consulter les coutumes voisines et les autres du Royaume; mais (...) qu'elles nous indiquent la route à suivre pour bien prendre le sens de notre Coutume, ou pour suppléer à son défaut, en nous rapprochant continuellement du droit commun». Il égratigne les paysans : «Ils se plaisent à faire du mal à ceux qui leur font du bien, et ils ne respectent que ceux qu'ils connoissent disposés à les châtier ». Mais il rend hommage aux femmes, humiliées, alors que « ceux qui leur reprochent le plus leur prétendue foiblesse, sont les premiers à ressentir les effets de leur pouvoir, à prendre leurs conseils, à respecter leurs volontés ». L'ouvrage est bien accueilli; on relève la «justesse et sagacité» de l'auteur qui se détermine «par la raison et ses propres réflexions» et utilise « un style aisé, précis et correct ». Ces qualités se retrouvent au dans une consultation privée manuscrite, parvenue jusqu'à nous: Valin y analyse remarquablement en peu de lignes les raisons de rejeter ou d'accepter telle disposition testamentaires . En 1760, Valin publie à la Rochelle, chez Légier et Mesnier, en plus de 1 600 pages, un Nouveau commentaire sur l'Ordonnance de la Marine, qui a exigé la consultation d'une masse de documents, dont des manuscrits de la bibliothèque du duc de Penthièvxe66. Il est le fruit d'une collaboration avec Emerigon, conseiller à l'Amirauté de Marseille, «ce savant généreux que le hazard. m a fait connoître et qui ne fut pas plutôt instruit que je travalllois à un Commentaire sur notre Ordonnance, qu'il m'offrit [...] tout ce que par une étude assidue et réfléchie, il avoit recueilli de décisions et d'autorités convenables à cet objets ». Le livre est réimprimé deux fois à la Rochelle, en 1766 et 1776. Peut-être y avait-il eu une nouvelle édition dès 1767. Une quatrième édition était en préparation en 1782. Seule, la hiérarchie est vexée de la franchise de l'auteur et le somme « d'être plus circonspect à l'avenir et de porter honneur et respect» à ses supérieurs! Valin avoue: « II est vrai que j’ai parlé assez librement de plusieurs de leurs sentences qu'ils ont voulu faire passer pour des règlements; mais pourquoi jugent-ils si mal? (...) je suis résolu de me pourvoir contre une injonction flétrissante» L'affaire ne semble pas avoir eu de suite, puisque «M. l'Amiral, le premier juge sur ces matières importantes, sentit tout le prix de cet ouvrage; il envoya à l'Auteur son portrait dans une boëte d'or» et commanda à Valin un Traité des prises (...) qui se font sur mer. Imprimé à la Rochelle chez Légier en 1763 et vendu à Paris chez Mérigot père, c'est le dernier ouvrage de Valin dont la santé commençait à décliner. Pour finir, nous relèverons seulement sur l'esclavage quelques lignes de Valin, qui reproduit intégralement le Code Noir, mais insiste surtout sur l'obligation faite au capitaine de tenir un compte exact de tous les passagers, libres ou esclaves. En homme de son époque, il ne se prononce pas sur la moralité de la traite, mais proclame: «Quant à l'affranchissement des esclaves, on conçoit en effet que si les actes en étoient multipliés à un certain point, ces affranchis pourroient en grand nombre venir habiter le royaume, s'y mêler avec le sang François par des mariages, et faire passer à leurs enfans leurs inclinations vicieuses, dont les traces se retrouveroient jusque dans une postérité fort reculée. C'est à quoi on n’avoit pas d'abord fait assez d'attention. La faveur de la liberté l’avoit emporté sur le bien de l'Etat» Propos d'un chrétien? D'un philosophe des Lumières? D'un serviteur réaliste et inconditionnel du Roi et de l'Etat ? René-Josué Valin s'éteint le 23 août 1765 dans sa borderie de la Bourelle, à Lauzière, à quelques kilomètres de la Rochelle. Le lendemain, il est inhumé dans l'église de Nieul sur Mer, « dans l'allée de la chapelle de la Vierge, vis-à-vis l'entrée dit clocher», en présence de son gendre et du président du Présidial. Sa femme lui survivra jusqu'en 1777; elle mourra â la Rochelle et sera inhumée dans le cimetière du clocher de Saint-Barthélemy. Ses écrits, aussi bien que les témoignages de ses contemporains, nous laissent l'image d'un grand travailleur, consciencieux, passionné par le droit, la justice et la vérité et dévoué à sa famille, à son Eglise, à sa cité. Même s'il s'agit d'un éloge funèbre, genre où le défunt est souvent revêtu de toutes les qualités, et même s'il y a des ombres dans le portrait qu'on peut faire de Valin, on peut sans doute retenir le témoignage de Beznon de Salins: « Il fut utile à tous et cher à une famille dont il fit le bonheur. Son extérieur fut simple, sa dépense combinée sur sa fortune et le nombre de ses enfants. Il remplit les devoirs d'un père comme il remplit tous les autres; il donna a sa famille l'exemple des vertus morales et chrétiennes 93. » Jean FLOURET